samedi 27 octobre 2018

Les retours, le mal-être des libraires

L'un des gros avantages quand on est libraire, contrairement aux autres commerces, c'est la faculté de retour. Pour la faire simple, nous pouvons retourner tout ce que nous commandons. La seule grande exception, c'est la vente ferme, qui concerne souvent des tirages bien précis tels que des éditions limitées et ce qui touche à l'auto-édition.

Quant au reste, tout type de livre peut être retourné, et ce, à n'importe quel moment. Encore une fois, il existe des exceptions. Des éditeurs demandent parfois un délai minimum avant de retourner les invendus. Mais, techniquement, on peut retourner une nouveauté dès sa réception. Bon, je vous rassure, on n'est pas aussi con. On ne s'amuse pas à commander des piles pour avoir le plaisir de les déballer et de les remballer. La plupart du temps, c'est quand on reçoit des exemplaires complétement défoncés.

Cette faculté de retour est une particularité non négligeable dans ce métier. On peut facilement tester des choses et se laisser un peu aller. Pas trop quand même, car on paye quand même le transport. Enfin bon, ça reste très appréciable de savoir qu'il est toujours possible de retourner en cas de flop ou d'erreurs.

Le truc, et c'est là que ça se gâte, c'est qu'on retourne quelquefois des livres qui n'ont guère eu le temps de convaincre. Durant l'essentiel de l'année, à la boutique, nous retournons une BD après deux mois environ. Tout dépend évidemment des ventes sur la durée ou encore de notre avis sur l'album. Une fois que le mois d'octobre arrive, le délai se raccourcit drastiquement. On passe à un mois avant de retourner un ouvrage. En novembre, c'est pire. Plus on se rapproche de Noël et plus le délai diminue pour passer à trois, voire même deux semaines.

Pour quelle raison ? La faute à la surproduction essentiellement. Avec 5000 nouveautés en BD, il n'est pas étonnant que les retours soient conséquents. C'est accentué par le souci qu'ont les éditeurs à vouloir publier la quasi totalité de leur catalogue entre septembre et novembre. La grande partie des gros hits et des enjeux sont publiés à cette période. Pas besoin de se triturer les méninges pendant des heures pour savoir que les maisons d'édition veulent occuper un maximum le terrain aux alentours de Noël pour faire le plus de bénéfices possibles. Après tout, un éditeur, c'est aussi une entreprise.

Bon, en vrai, il y a également des auteurs qui font le forcing pour être présents à la fin d'année et vendre un maximum. Peut-on vraiment leur en vouloir ? Oui et non. Tout le monde cherche à vivre de son métier, mais il faut garder en tête que le système ne va clairement pas continuer longtemps de cette façon.

Avec une majeure partie de la production répartie sur seulement trois mois, on va arriver à une saturation du marché. On y est déjà d'ailleurs. La plupart de nos clients suivent leurs séries habituelles. À la rentrée littéraire, pas mal d'entre eux nous disent qu'ils n'osent pas se lancer dans des nouveautés, car ils ont suffisamment de collections à suivre. Régulièrement, on plaint les nouveaux auteurs qui sont lancés à ce moment-là. À moins qu'ils n’aient une bonne campagne promotionnelle ou un bon bouche à oreille, ils sont souvent oubliés. Il n'est pas rare que des clients achètent ainsi des sorties de novembre courant janvier ou février. Certaines nouveautés de fin d'année trouvent alors une seconde chance, mais ça reste globalement exceptionnel.

Par conséquent, on opère de plus en plus de retours d'ouvrages que nous n'avons pas eu le temps de lire. Pas le choix, il faut faire de la place pour les vingt cartons de nouveautés qui arrivent presque chaque jour. Le ridicule atteint son sommet quand on est contraint de virer une BD pour mettre une pile d'un album du même éditeur ou groupe. Les plus grosses maisons s'auto-concurrencent. Peu importe, il faut occuper l'espace.

Mais vous savez quoi ? Le pire dans tout ça, c'est que bon nombre d'ouvrages sont pilonnés. Ne croyez pas que tout ce qui est retourné aux éditeurs est forcément stocké. C'est rarement le cas. Pourquoi ? Le stockage coûte trop cher. Du coup, une partie des retours est remise dans le circuit, mais quand il s'agit d'un titre ayant fait un flop, un éditeur préfère souvent pilonner son ouvrage, et ce, quitte à le réimprimer plus tard. Ça lui coûte moins cher de cette façon. Vous le sentez l'immense gâchis ?

L'année passée, alors que je faisais de la place pour des nouveautés de novembre, je me suis subitement arrêté dans la réserve. J'ai posé mon énième pile de retour par terre et j'ai regardé les nombreuses autres mises ici ou là. Je ne m'inquiétais pas pour l'avenir de mon emploi. Notre taux de retours est dans les 20% en moyenne, ce qui est très satisfaisant. Non, je me suis simplement demandé à quel gaspillage je participais. Car, oui, toute la chaîne du livre est responsable de cette situation. Les éditeurs sont souvent pointés du doigt, mais il n'y a pas qu'eux.

Pour tenter de pallier un peu à la situation, du moins à notre niveau, nous avons décidé depuis quelques mois de serrer la vis auprès des représentants. Grosso modo, ce qu'on avait tendance à prendre par deux ou trois exemplaires, nous décidons de ne plus les commander. Tout dépend du sujet et de notre feeling, mais nous devenons de plus en plus sélectif.

Le choix devient une nécessité pour éviter de se retrouver avec une librairie submergée. Choisir, c'est une chose, mais il faut éviter le surplus, qui peut effrayer le client. C'est loin d’être une mince affaire, car en tant que librairie spécialisée BD, nous devons représenter la richesse du secteur. Mais trop, c'est trop. Il est important de tirer le signal d'alarme. Ainsi, ils nous arrivent de zapper des titres ou d'en prendre moins que ce que les chiffres des représentants indiquent. À l'inverse, on se permet de suivre des enjeux de manière plus assidue et d'en prendre davantage sur des titres qui nous ont tapé dans l’œil. Prendre moins, mais de manière plus ciblée.

Il n'y a pas de solution miracle pour l'instant. Malgré notre sélection un poil plus drastique, nous n'évitons toujours pas les retours conséquents d'ouvrages qu'on a à peine posé et qu'on n'a même pas pu lire. On en vient ainsi à une autre question. Vaut-il mieux laisser sa chance à tout le monde au risque de retourner abondamment ou faut-il condamner un titre dès le départ sans lui laisser une chance ? Vous avez trois heures. Personnellement, je n'ai pas de bonne réponse.

samedi 6 octobre 2018

Bonjour, vous avez la BD Petit Paul ?

Oula. Presque un mois sans nouvelle note. Décidément, difficile de trouver un rythme. Est-ce si grave ? Non. Voilà. C'est ce que j'appelle une belle introduction de merde. Pas sûr que le reste soit plus intéressant. Tant pis. J'ai envie d'écrire.

Par contre, c'est quoi ce titre putaclic ? Comment ? Vous n'êtes pas au courant de la dernière polémique ? Tant mieux. Non, ce titre n'a pas pour but de créer un buzz. De toute façon, la fameuse affaire Vivès n'est déjà plus d'actualité. Et puis, si j'avais voulu faire des vues, je n'aurai pas ouvert un blog en 2018. Je me serai filmé dans ma chambre avec un chaton dans les bras pour donner mon avis. Mais comme on dit, les avis, c'est comme les trous du cul, tout le monde en a un.

J'ai hésité avant d'écrire cette note, car je ne voulais pas créer de débat stérile. Enfin bon, vu mon audience toute relative (qui me va très bien), c'est déjà me donner trop d'importance. Néanmoins, si j'ai créé ce blog, c'est pour partager ma vie de libraire selon mes envies et mon humeur. Du coup, parlons de Bastien Vivès.

Contrairement à ce que vous pouvez peut-être penser, un libraire ne connaît pas personnellement les auteurs. Ça peut arriver, mais quand on entre dans ce métier, on n'obtient pas un carnet d'adresses magique avec les contacts de toute la profession. 

Je ne connais pas Vivès et je ne l'ai jamais rencontré en salon ou ailleurs. Quant à son travail, je n'en suis pas personnellement fan. Je n'ai jamais lu Polina, je n'ai pas adhéré à Lastman, et Le chemisier m'a fait chier. Cependant, j’avais plutôt apprécié Une sœur. Cet auteur est comme beaucoup d'autres. Il veut raconter des choses à sa manière. Ça plaît ou non. C'est comme tout. 

Il faut noter quand même son attirance pour les grosses poitrines et ses multiples fantasmes. En soi, rien de méchant. On a tous des désirs coquins plus ou moins avouables. Le truc, c'est que Bastien Vivès aime les mettre en avant dans ses œuvres. Je n'ai pas lu énormément d'interviews de lui, mais il est évident qu'il aime jouer avec les tabous et les sujets qui fâchent. Quant à savoir si ses propos sont vraiment ce qu'il pense, c'est plus difficile à dire. Il y a sans doute une volonté de faire grincer des dents. Ou pas. On ne peut pas vraiment savoir sans le connaître.

Toujours est-il que sa bande dessinée Petit Paul fait parler pas mal de monde. Cette dernière a lancé la nouvelle collection pornographique, Porn'Pop, de chez Glénat. Un second ouvrage, Les joies du sex-toy et autres pratiques sexuelles de Mathew Nolan et Erika Moen, fut lancé en même temps. Curieusement, tout le monde s'en branle. (Humour.) Toute l'attention s'est focalisée sur Petit Paul.


Pour la faire courte, Petit Paul est une compilation d'histoires sur un gamin d'environ 10 ans possédant un pénis de 50 cm. Le tout est fait de manière grossière, burlesque et est à prendre au 36ème degré. C'est très con, et ça n'a pas spécialement d'intérêt à mes yeux. L'auteur a certainement voulu s'éclater en parlant de sujets sensibles tels que le viol, la pédophilie, la zoophilie et j'en passe. La BD va plutôt loin, mais toujours avec un humour très bas du front.

Bref, cet album vendu sous cellophane et clairement déconseillé à un jeune public a été victime d'une furie sur les réseaux sociaux. Je passe les détails, mais il y a actuellement une pétition signée par plus de 2600 personnes réclamant l'interdiction du bouquin. Sérieusement ? On signe encore des pétitions en 2018 ? Sérieusement ? On tolère encore la censure en 2018 ? Sérieusement...

Je peux comprendre que Petit Paul puisse choquer. Mais, bon dieu, je ne comprends pas qu'on en fasse une affaire d’État. Surtout qu'il n'y a pas eu 2600 ventes du livre. Encore une fois, la plupart des gens se sont contentés d'extraits et de suivre un mouvement sans se forger leur propre avis en lisant le livre. C'est ce que j'ai fait. Je l'ai lu. Et franchement. Qu'est-ce qu'on en a foutre au final de Petit Paul ?

Oui, les sujets abordés sont dégueulasses. Pourtant, c'est faire preuve d'une sacrée mauvaise foi que de croire que Vivès est le premier dans ce cas. Je n'imagine même pas le nombre de BD pornos abordant le viol, la zoophilie ou encore la pédopornographie. Globalement, le hentai n'a rien de très catholique, tout comme beaucoup d'autres livres pornographiques. Il y a même des bouquins non pornos, qui montrent des choses particulièrement dures. Or, on ne dit rien. De plus, le personnage de Petit Paul fut déjà utilisé par Vivès dans Les melons de la colère de la collection BD Cul des Requins Marteaux. Même chose, aucune polémique à ma connaissance. Pourquoi ? Serait-ce parce que dans ce dernier, c'est la sœur de Petit Paul qui se fait violer et pas lui ? En quoi est-ce moins choquant qu'un enfant se faisant abuser par sa maîtresse ? Dans les deux cas, c'est horrible.

Prenons un autre registre. C'est comme lorsque la presse sort qu'un attendant a causé la mort de X enfants et femmes. Et les autres victimes, on s'en moque ? Ça me rappelle aussi l'intervention d'un homme du théâtre dans mon ancien lycée. Il nous expliquait qu'on ne disait rien quand on montrait le côté d'un sein, mais que c'était toute une affaire quand on osait montrer le téton. 

Avoir deux poids et deux mesures, c'est clairement la politique qui est appliquée pour Petit Paul. On juge cette BD affreuse sans la lire et sans prendre en compte le reste de la production. La BD porno regorge de choses très limites (ce qui n'en fait pas un mauvais genre pour autant).

Et puis, que faut-il dire de toute la violence gratuite qu'on trouve ailleurs ? Dernièrement, DC Comics s'est auto-censuré en effaçant le sexe du Chevalier Noir dans Batman : Damned, qui inaugure le Black Label de l'éditeur. Le but de cette collection est d'accorder une plus grande liberté aux artistes au sein d'un catalogue strictement déconseillé aux jeunes. Hélas, la maison d'édition a préféré censurer le kiki de Batou, mais pas la violence. L'excuse avancée fut que le sexe de Bruce Wayne n'apportait rien à l'intrigue. Dans ce cas, le sang non plus.

Je ne comprends pas cette différence de traitement entre le sexe et la violence en général. Dans tous les cas, il faut faire attention au public auquel on s'adresse.

À nouveau, Petit Paul (qui est déjà en réimpression grâce à cette affaire assez conne) est vendu sous cellophane et n'est pas mis dans une collection jeunesse ou je ne sais quoi. Non, c'est une création pornographique clairement identifiée. Elle n'aurait connu qu'un succès modeste comme beaucoup de BD de cul à la différence près qu'il y a le nom de Vivès. Maintenant, elle s'arrache, et c'est peut-être tant mieux. La censure ou la volonté de censurer n'arrange jamais rien. Au contraire.

Dans notre boutique, nos exemplaires furent achetés par des clients adultes curieux de cette polémique et désirant se faire leur avis. C'est une bonne chose. Pourquoi ? Parce que cette affaire, la pétition et mon avis, on en a rien à foutre. L'important, c'est de se faire son propre jugement, ce qui peut sembler assez dingue à notre époque. Mais, croyez-moi, essayez de vous forger le vôtre. Vous verrez, ça rend un peu moins con.

lundi 10 septembre 2018

Excusez-moi, j'y comprends rien à votre classement

L'une des principales caractéristiques des libraires, c'est leur passion du classement. On aime ranger. En même temps, pour éviter d'avoir une boutique en bordel au bout de deux jours, difficile de ne pas être un tant soit peu organisé. Soyons clair tout de suite, il n'y a aucun agencement parfait. Pour un libraire, il faut que son mode de rangement soit pratique pour lui, mais aussi pour ses clients afin que ces derniers puissent se repérer facilement. L'équilibre n'est pas forcément évident à trouver, et il ne faut pas avoir peur de tout chambouler.

C'est l'idée que j'ai eu avec le coin manga du magasin. Dernièrement, j'ai visionné une vidéo réalisée par Sita Tout Court sur la boutique Le Renard Doré, une librairie spécialisée dans le manga et la culture japonaise située à Paris. Parmi les propos du gérant, j'ai été sensible à son point de vue sur le classement par type de manga qu'on a pratiquement tous tendance à prendre en référence. Il s'agit de les répartir par seinen (public adulte), shonen (public adolescent) et shojo (public féminin).


Cette dernière catégorie m'a toujours hérissé le poil, mais, globalement, ce type de classification me paraît complétement idiot. (Non, je ne m'excuserai pas auprès des amateurs, mais je les embrasse quand même.) Le souci, c'est qu'il enferme les lecteurs de manga dans des catégories en grande partie à cause de leur sexe. Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour dire à quel point l'idée est conne. 

Prenez les shojos Sakura et Sailoor Moon, dont les animés ont été vus par pas mal d'hommes. Des titres ayant toutes les caractéristiques d'un shojo sont aussi parfois classés en shonen par les éditeurs eux-mêmes comme A Silent Voice. (Certes, le héros principal est un homme, mais toutes les autres caractéristiques de la série la rapprochent d'un shojo.) De plus en plus de titres sont d'ailleurs publiés par les maisons d'édition dans des catégories qui ne nous semblent pas être la meilleure. GTO et Hokuto no Ken sont par exemple mis en shonen. Dernièrement, il y a L’atelier des sorciers et The Promised Neverland, qui sont respectivement considérés comme un seinen et un shonen. Or, selon moi, leur catégorisation aurait dû être inversée. (En tout cas, pour les tomes actuellement disponibles.)

Bref, je vais arrêter là, car je pense que vous avez compris où je veux en venir. Cette répartition par genre n'a pas lieu d'être. Tout le monde se doit d'être libre de lire ce qu'il lui plaît, et ce, peu importe ce qu'il est. Évidemment, il faut également veiller à la limite d'âge pour certains titres.

De ce fait, je me suis dit que l'idée du libraire du Renard Doré, à savoir de ranger simplement par catégories était la meilleure solution. Le problème, c'est qu'après une rapide analyse du stock, je me suis rendu compte que ça donnerait d'immenses rayons pour les thématiques aventure et fantastique. Quant aux autres, ce serait une étagère ou deux, voire même des moitiés de rayon. Ce ne serait pas l'idéal visuellement parlant. Du coup, avec le big boss, on a décidé simplement de tout ranger par ordre alphabétique en séparant l'érotique et le kodomo (manga pour tous petits) du reste.

Ainsi, plus de barrière idiote avec un quelconque classement genré. De toute manière, le grand public ne sait pas ce qu'est un seinen, un shonen et un shojo. Quant aux connaisseurs, ils s'en moquent pour la plus grande majorité. Ils achètent des titres qui les intéressent et non parce qu'ils appartiennent à tel ou tel type de manga.

D'après les discussions que j'ai pu avoir avec quelques clients, notre démarche est la bonne, et j'espère qu'elle conviendra à un maximum de monde.

Oui, j'aime bien laisser des petits mots doux aux clients ;)
Comment ? Ah oui, ça a été un sacré boulot de tout reclasser. Mais... Euh... Comment dire... C'est le big boss qui s'en est chargé. Attention, quand j'ai eu l'idée, j'étais prêt à me charger complétement du rangement, mais le chef s'y est plongé corps et âme. Je n'ai pas voulu lui prendre sa place, et il a préféré me laisser la réception les cartons. Je ne sais pas qui de nous deux s'est fait le plus couillonner dans l'histoire. Toujours est-il qu'on a un nouveau classement pour nos mangas et qu'on est vachement content. Par contre, le grand manitou m'a fait savoir que je devais me calmer sur les idées à la con, qui prennent des plombes à mettre en place. Je vais y réfléchir. (On y croit.)

lundi 3 septembre 2018

La fois où j'ai donné cours en fac

Il faut savoir laisser le temps au temps. Mais il ne faut pas non plus abuser des bonnes choses. Prenez cette note, qui traîne depuis trop longtemps dans mes brouillons. Plus j'attends et plus j'ai tendance à m'étaler. Par conséquent, avant que ce post ne rattrape la longueur d'un rouleau de PQ (Ça fait combien de mètres, d'ailleurs ?), passons au sujet du jour. Je vais vous raconter une petite histoire. L'histoire d'un petit libraire, qui a donné cours à l'université. Au final, ça tombe bien, aujourd'hui, c'est la rentrée des classes. (Désolé pour les concernés.)

Comme j'ai déjà pu le dire auparavant, j'ai un master en littérature de jeunesse, à savoir un BAC +5. Dis comme ça, ça peut paraître plus ou moins incroyable, mais ne vous y trompez pas. Avoir un niveau universitaire n'a rien d'insurmontable (j'ai même raté mon BAC une première fois), et ce n'est pas en accumulant les années d'école que vous serez garanti d'avoir un boulot. Pour être libraire, finalement, toutes les formations ou presque peuvent convenir. Le plus important reste la passion du livre et les stages pour emmagasiner l'expérience. Le reste viendra avec le temps.


Malgré tout, ma formation universitaire reste un bon souvenir de ma scolarité. J'ai pu faire de chouettes rencontres et appris des tonnes de choses (que j'ai oublié depuis en grande partie). L'un des avantages était le nombre important d'exposés, ce qui m'a permis d'explorer plusieurs facettes de la bande dessinée. J'ai par exemple pu analyser une planche de La jeunesse de Picsou et réalisé mon mémoire sur l'état actuel de la censure des comic books. Je ne m'en suis pas trop mal sorti (un joli 16 pour le dit mémoire) et j'en ai tiré une petite fierté à l'époque. (C'est assez rare que je sois satisfait de moi. Demandez à mon boss.)

Fin 2017, le responsable du master, Laurent Déom, m'a contacté pour me proposer d'animer deux  séances de quatre heures auprès de sa nouvelle promo en première année. Sans doute grâce aux retours des élèves et des tuteurs de stage, il s'est rendu compte que la formation manquait cruellement de contacts avec la réalité du terrain. (C'est le souci d'une grande partie des formations.)

Comment vous dire ? J'étais un peu stressé à l'idée d'accepter. Certes, j'étais ravi de cette possible expérience, qui me permettrait de boucler la boucle en quelque sorte. Mais je ne suis pas professeur et je me demandais si j'allais être capable de pondre un exposé suffisamment intéressant pour les étudiants. Là, il ne suffirait pas de parler de mon métier et/ou de présenter une succession d'ouvrages comme j'avais déjà pu le faire en collège.

Heureusement, Monsieur Déom a su me rassurer (en partie) lors de notre entretien téléphonique en janvier dernier. L'idée était de parler des tendances actuelles en bande dessinée jeunesse pour permettre aux élèves d'avoir une vision plus proche de ce qui se fait aujourd'hui. C'est donc par ce point que j'ai débuté mon premier cours le 30 mars dernier.

I'm back in school !
Préalablement, je me suis présenté. J'en ai profité pour faire un peu d'humour afin d'enlever une majeure partie du stress que j'avais accumulé la veille au soir et le matin. Coup de bol, le premier groupe était très sympathique et rigolait de bon cœur. (Promis, je ne les ai pas menacé.) J'ai enchaîné sur les tendances en BD. J'ai commencé par évoquer celles que l'on trouve en BD adultes (zombies, western, SF et historique) en précisant l'aspect cyclique, et que c'est un coup de poker pour les éditeurs que de parier sur un genre. Si ça fonctionne, on a une surenchère d'ouvrages par la suite, car les maisons d’édition espèrent toutes avoir une part du gâteau. J'en suis arrivé à la jeunesse, qui n'a pas réellement de genre dominant actuellement. Par contre, les séries mettant en avant des groupes d'enfants se multiplient (Les légendaires, Mythics, Seuls, etc). Le manga continue aussi de cartonner, mais cela fait tellement d'années que ça dure qu'on ne peut plus vraiment parler de tendance à ce niveau. J'en ai profité pour évoquer la multiplication des adaptations BD de romans jeunesse (Bjorn le morphir, La quête d'Ewilan, Les filles en chocolat, etc), ce qui peut créer des passerelles pour attirer les enfants n'aimant pas lire.

De là, j'ai continué par le rôle du libraire face à ces tendances. Il est important de ne pas en faire l'impasse. Ce n'est pas en vendant uniquement ce que l'on aime qu'on peut réussir en étant commerçant. C'est complétement utopique et naïf de penser ainsi. Il faut savoir faire le tri et oser dire stop aux représentants nous dévoilant des tonnes d'ouvrages sous prétexte que le genre qu'ils exploitent cartonne. Comme tout, il y a un moment où la saturation est présente. Cela fait partie de notre rôle de le sentir et de ralentir les choses pour ne pas dégoûter les lecteurs et accentuer une profusion de livres déjà trop importante.

J'ai justement poursuivi sur la surproduction occasionnée en partie par les tendances. J'ai couplé ce point avec la situation difficile des auteurs. Au-delà du nombre de 5000 nouveautés publiées par an en BD (dont la majeure partie sort entre septembre et décembre), j'ai encouragé les élèves à regarder le reportage Sous les bulles (2013), qui résume bien la situation du secteur.



L'une des phrases que j'ai cité de cette enquête est celle de Claude de Saint Vincent, PDG de Dargaud de l'époque :
« Il n'a jamais été aussi facile pour un jeune auteur de se faire éditer et jamais aussi difficile de trouver des lecteurs. »
Selon moi, elle synthétise parfaitement la situation délicate des auteurs. J'ai ainsi pu enchaîner sur la polémique du Livre Paris, qui ne voulait plus payer les auteurs pour les conférences, ateliers et débats. Certes, l'issue fut finalement positive pour la profession, ce qui ne m'a pas empêcher de dire un mot ou deux sur les dédicaces non rémunérées. On a tendance à penser que c'est un bon moyen pour l'auteur de se faire de la publicité gratuite. Pourquoi faudrait-il le payer ? En plus, il est nourri et logé la plupart du temps. C'est gentil, mais vous diriez quoi si vous passiez des heures à dessiner pour des inconnus, qui vous font parfois des demandes alambiquées et qui revendent vos création sur eBay ensuite ? La plupart d'entre nous ne tiendrait même pas une heure. Je parlerai de ce sujet plus longuement dans une future note, mais ça fait partie des problèmes des auteurs BD.

Bref, c'est en évoquant l'isolement des auteurs, qui les empêche de pouvoir se faire entendre sur la durée, que j'ai clôturé mon premier cours. J'ai dû le refaire au second groupe, ce qui fut assez étrange. Au-delà du fait que les étudiants étaient moins nombreux et plus passifs (il faut les comprendre, on était vendredi en fin d'après-midi), j'ai eu l'étrange sensation de me répéter continuellement. Par moment, je ne savais pas si ce que je disais avait été dit au premier groupe ou il y a cinq minutes. Je ne sais pas comment les profs parviennent à se répéter inlassablement tout au long de l'année. L'habitude, sans doute.

Quinze jours plus tard, me revoici à Lille 3 pour la seconde et dernière partie de mon exposé. Pour débuter, j'ai comparé le public en BD et en jeunesse, qui est très différent. Chez Aventures BD, l'essentiel de notre clientèle est composée d'hommes, qui achètent pour eux-mêmes. En librairie spécialisée jeunesse, le public est essentiellement féminin et achète pour quelqu'un d'autre. C'est une différence importante à avoir en tête et qui influe sur la profusion de conseils que les libraires peuvent donner. Globalement, nous ne sommes pas les plus submergés en librairie BD. La plupart du temps, on nous demande les nouveautés à ne pas rater et ce qui est à lire dans un genre spécifique. Néanmoins, il nous arrive régulièrement d'avoir des demandes de lectures pour des enfants (en particulier à Noël). C'est un peu triste à dire, mais beaucoup se contentent de nous donner l'âge et le sexe de l'enfant. Le premier est évidemment important, mais j'avoue accorder que peu d'importance au sexe du lecteur. Je me contente d'enchaîner en demandant ce qu'il aime. Et là, on me sort souvent la réponse toute faite qu'on n'en sait rien, que le gosse est à fond sur sa tablette ou je ne sais quelle excuse. Je sais qu'on ne peut pas tout suivre. Mais est-ce si compliqué de questionner l'enfant ou ses amis sur ses intérêts ? On aime tous forcément quelque chose, et ce n'est pas parce qu'on est jeune que nos goûts sont malléables à volonté. Mais passons. J'ai précisé qu'on n'agissait pas de la même façon selon le client, et qu'il y a une confiance à avoir, qui vient avec le temps. J'estime qu'il faut donner un contenu adapté à un jeune lecteur, mais aussi quelque chose qu'il aime et non que le personne qui va lui offrir pourrait apprécier. Vous vous en doutez peut-être, mais j'ai ressorti mon exemple du gamin voulant acheter The Walking Dead. Ça a choqué les étudiants, et j'étais content de les faire réagir.

Cette partie terminée, j'ai pu enchaîner sur ce qui m'a donné le plus de plaisir. Déjà parce que je savais à quoi m'attendre grâce aux étudiants particulièrement réceptifs qui m'ont mis en confiance. Ensuite, j'avais l’attention de leur parler d'un sujet qui me tient à cœur : la BD genrée. (Oui, j'avais envie d'entrer un peu dans le lard.) La dernière fois, j'avais teasé la chose en évoquant la polémique sur le livre On a chopé la puberté.


Pour résumer, suite à des extraits sortis hors de leur contexte sur les réseaux sociaux, ce livre fut retiré de la vente par Milan. Notez que l'ouvrage fut distribué à 5000 exemplaires (ce qui ne veut pas dire 5000 ventes) et que plus de 140 000 personnes ont signé une pétition pour qu'il soit retiré du commerce. (On peut parler de volonté de censure à ce niveau.) Un rapide calcul de primaire fait facilement comprendre que pratiquement aucun détracteur n'a lu le livre incriminé. Du coup, j'ai révélé aux étudiants que j'avais fait une chose incroyable. Quelque chose de complétement fou à notre époque. J'ai lu l'ouvrage pour me faire mon propre avis. (Désolé pour les âmes sensibles.) Même s'il est vrai que quelques passages sont critiquables, ils relèvent plus de la maladresse qu'autre chose. Il aurait suffi à Milan de retirer la première édition pour en ressortir une version corrigée. Car pour 90% du guide, c'est complétement inoffensif et bienveillant. Mais bon, on préfère s'acharner sur ce titre et ses autrices plutôt que sur... hum... je ne sais pas... ah oui ! Le fameux Dico des filles de chez Fleurus, qui a droit une nouvelle édition chaque année pour continuer de répandre clichés sur clichés. Heureusement, la version 2018 contient l'avis des garçons. Tout va bien. (Sérieusement ? On en est là ?) Je vais arrêter de m'étendre, sinon, ça risque de durer encore des plombes. Toujours est-il que mon auditoire fut globalement tout aussi consterné. Mon but n'était pas de les joindre à ma cause. J'ai voulu leur montrer les bienfaits et méfaits des réseaux sociaux dans la littérature, et ce, tout en les invitant à se faire leur avis.

J'ai poursuivi sur l'évolution ou non des stéréotypes genrés en BD. On constate une meilleure mise en avant d’héroïnes ne se contentant pas d'être des nunuches à gros seins. De vrais personnages complexes émergent, et ça fait du bien. Hélas, certains éditeurs continuent de nous abreuver de clichetons tenaces avec des couvertures roses bonbons à paillettes ou de collections spécialement pour filles. Il y a le cas du shojo en manga, qui donne l'impression que les femmes sont cantonnées à lire de la romance. Mais ne jouons pas les révolutionnaires de bas étage. Comme j'ai pu le dire, beaucoup de titres très genrés ne font pas grand mal. Il n'y a rien de mauvais à ce qu'une fille aime la romance et qu'un gars veuille du combat. Mais il ne faut pas empêcher l'inverse de se faire.

Pour conclure mon cours, j'ai tenu à parler de la condition des autrices de bandes dessinées. Elles représenterait 27% de la profession. Ça ne paraît pas si mal, mais il faut reconnaître que très peu sont mises en avant. Comme exemple de ce manque de considération, j'ai évoqué la polémique de 2016 du FIBD, qui n'a pas jugé bon de sélectionner des autrices parmi les 30 nominés pour le fauve d'or. Selon l'organisation, il n'y a pas eu assez de femmes ayant marqué la profession. (Ah, oui, d'accord. Tout va bien. Bordel.) Heureusement, il faut reconnaitre une certaine évolution, notamment dans la montée d'ouvrages à vocation féministe (Culottées, Idéal standard, Un autre regard, etc). C'est une bonne chose, surtout quand le message se veut réfléchi et non simplement un matraquage pour vouloir imposer des idées. Dans tous les cas, l'excès n'a jamais du bon.

Bon, au final, que retenir de cette expérience ? Globalement, les étudiants ont été très réceptifs à ce que j'ai voulu leur transmettre et les nombreux exemples d'ouvrages que j'ai pu leur apporter. Je ne sais pas si cela aura un quelconque impact sur la suite de leurs études ou leur façon de voir les choses, mais un dialogue a pu s'instaurer. Ils ont été curieux et étaient demandeurs en informations diverses. Tout au long de mes cours, j'ai parlé de ma propre expérience dans leur master afin de les rassurer un peu. Il est loin d'être parfait et assez chronophage (comme la plupart des formations), mais il a la chance d'avoir des professeurs à l'écoute et de permettre d'étudier plus profondément des domaines qui nous plaisent au travers de pas mal d'exposés. Cependant, comme j'ai tenu à leur préciser, personne ne les attend à la sortie du master. Ils vont devoir se bouger, cultiver leurs spécificités propres, et ce, sans oublier leur curiosité pour trouver leur place en librairie. J'espère qu'ils y arriveront.

D'un point de vue personnel, j'ai tout simplement adoré donner cours de cette manière. J'ai l'impression d'avoir enfin pu remercier la formation qui m'a en partie permis d'en être là où j'en suis aujourd'hui. Je dois avouer que je serai partant pour remettre le couvert l'année prochaine si le responsable du master en ressent le besoin. En tout cas, les étudiants lui ont apparemment dis qu'ils avaient beaucoup aimé mon intervention. (Braves petits.)


Hum ? Comment ? Il y a un épilogue à ce post bien trop long ?! (Le suspense de dingue.) Courant juillet, j'ai reçu un nouvel appel de Monsieur Déom. Pour sa promotion 2018-2019, la plaquette de la formation a été revue et corrigée. Ainsi, le cours de librairie sera réalisé désormais par deux professionnels du milieu, à savoir deux des intervenants du début d'année. Pas besoin de vous faire un dessin pour vous aider à comprendre, je suis l'une de ces personnes. Pour cette nouvelle année scolaire, je serai donc professeur le temps d'un trimestre. Je parlerai plus tard des cours, mais je suis plus que ravi de prolonger l'expérience. Je crois que c'est la première fois que j'ai autant hâte de faire ma rentrée des classes. Comme quoi, tout arrive.

dimanche 26 août 2018

Vous en avez pensé quoi du tome 54 de Naruto ? Euh...

Pour faire suite à mon précédent article sur l'impossibilité de pouvoir tout lire quand on est libraire, il faut que je vous parle des suites. Vous vous en doutez peut-être, mais s'il est difficile de suivre le rythme des nouveautés, il est tout aussi compliqué, voire plus, de suivre des séries entières.

Ainsi, il est déjà arrivé que des clients me demandent mon avis sur tel ou tel volume. C'est principalement le cas avec les lecteurs de mangas. Certains grands passionnés souhaitent parfois savoir ce que j'ai pensé d'une scène ou d'une page dans un numéro X ou Y d'un titre récemment paru. 

À nouveau, je vais sans doute en décevoir, mais le libraire n'a guère le temps de suivre toutes les séries. Dans le milieu du livre, on a même tendance à le qualifier de spécialiste du tome 1. On en lit énormément pour rester connecter à l’actualité et conseiller le mieux possible avec une sélection variée. En plus de devoir faire un choix dans nos lectures, cela implique de tirer un trait sur bon nombre de suites. 

Est-ce que ça signifie qu'on n'en lit jamais ? Vous connaissez déjà la réponse. (En tout cas, je l'espère.) Évidemment que nous en lisons. Il faut garder une part de plaisir dans la lecture, ce qui passe par suivre une poignée de séries que nous avons particuliérement apprécié. 

Certes, lire par exemple la trentaine de volumes de The Walking Dead, cela n'apporte rien commercialement parlant (à l'exception du fait qu'on est tous plus ou moins d'accord pour dire que ça commence à traîner sérieusement en longueur cette affaire). Mais si on aime la série, on aurait tord de ne pas en profiter, même s'il faut savoir faire des choix encore une fois. 

De plus, lire plusieurs tomes peut aider à se faire un avis plus éclairé sur un titre où on est resté mitigé. Dans mon cas, je sais que je dois lire les volumes suivants de Saga et de Lastman. Leur tome 1 ne m'a jamais convaincu, mais connaissant l'enthousiasme général pour ces ouvrages, je pense qu'il serait bienvenue de leur donner une seconde chance. Après tout, il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Non ?

Sur ce, je vous laisse, j'ai encore une sacrée pile de nouveautés à lire qui m'attend.

Ce n'est pas la taille qui compte comme on dit.

samedi 18 août 2018

Comment ? Vous n'avez pas tout lu ?

Histoire de reprendre tranquillement le rythme du blog, parlons à nouveau d'un sujet léger. Après tout, c'est toujours l'été avec son soleil et sa transpiration des aisselles. Hum... Sérieux, ai-je dit ? Mouais. Bref.

Quand vous travaillez en librairie, il faut suivre le rythme des parutions en lisant un maximum de choses. Cela vaut pour les nouveautés, mais également pour le fonds. Être calé sur l'actualité est une chose, mais savoir conseiller sur des séries terminées, entamées et des classiques est tout aussi important.

On peut s'en passer, mais difficile de rester un minimum convaincant en bande dessinée si on avoue ne pas connaître Astérix, Blake et Mortimer ou Tintin. Après, ces exemples sont tellement ancrés dans la culture populaire qu'on peut s'en sortir sans les avoir lu. Mais bon, vous voyez l'idée.  

Il est primordial de cultiver sa curiosité quand on est libraire. Il ne faut pas se contenter de son genre de prédilection, ce qui ne sous-entend pas de le mettre de côté. Dans mon cas, je suis devenu passionné par la bande dessinée via le comics. Avec les années, c'est un genre où je suis devenu à l'aise. Pour mon patron, ce n'est pas trop son truc. Il est davantage attiré par la BD franco-belge. Il y a aussi la différence de générations qui joue. Nous n'avons pas été marqué par les mêmes titres. Du coup, nous sommes assez complémentaires.

Nous ne nous reposons pas sur nos lauriers pour autant et nous n'hésitons pas à piocher chacun dans des genres où nous sommes moins à l'aise. Je lis ainsi régulièrement des polars et des BD historiques comme d'autres styles. Pareil pour le grand manitou. Nous n'avons pas nécessairement les mêmes avis ou le même enthousiasme sur des lectures communes, mais ce n'est pas plus mal. L'objectivité, ça n'existe pas.

Avec tout ça, est-ce que nous avons tout lu ? Évidemment que non. Je sais, ça peut faire un choc et casser le mythe du libraire lisant derrière sa caisse toute la journée. Vous êtes tellement loin de la réalité si vous pensez que c'est le cas. Hormis durant l'été, et encore, nous n'avons tout simplement pas le temps de lire au travail. On enchaîne les albums chez nous tout au long de la semaine. 

Mais vous savez quoi ? Même si nous pouvions trouver le temps de lire au boulot en plus de le faire en dehors, on ne pourrait pas être calé sur tout. Pour rappel, rien qu'en bande dessinée, il y a 5000 nouveautés par an. C'est humainement impossible de tout connaître. 

Par conséquent, il arrive qu'un client demande si on a lu telle nouveauté. Forcément, le hasard étant un drôle de blagueur, il s'agit pile-poil du livre qu'on n'a pas lu. Par contre, ce qui se trouve sur le reste de l'étagère, c'est le cas. Peu importe, la personne veut notre avis sur ce titre précis. Parfois, elle enchaîne les demandes sur plusieurs albums qu'on n'a pas parcouru. (Ils en ont des problèmes ces libraires, non ?)

Je ne vous cache pas, c'est frustrant au départ. À mes débuts (oula, ça sonne vieux), j'avais l'impression de ne pas être compétent. Heureusement, la confiance vient avec le temps. (Même pour moi !) On relativise et on se rend compte qu'on ne peut pas être partout. Lire de tout, certes, mais en préservant le plaisir de la lecture, ce qui passe par quelques pauses. Il ne faut pas en avoir honte. Le métier de libraire ne se résume pas à la lecture. Il est polyvalent et comporte pas mal de manutention. Ce n'est pas parce qu'on ne lit pas qu'on ne travaille pas. (Tiens, on dirait un slogan politique.)

Ce que mes quatre premières années dans ce métier m'ont notamment appris, c'est de ne pas hésiter à dire qu'on n'a pas lu tel ou tel ouvrage. C'est gênant au début, mais au fur et à mesure, on parvient à tourner ça à la rigolade, tout en faisant comprendre à la clientèle la masse importante de sorties. Dans la quasi-totalité des cas, les gens comprennent. Pour les autres, ils s'en remettent. Et puis, il y a des astuces pour pallier au manque de temps de lecture. Être à l'écoute des avis de ses confrères et de ses clients est sans doute le meilleur moyen de parvenir à conseiller un minimum. 

Pour finir, j'espère ne jamais dire un jour que j'ai tout lu. Ça signifierait l'absence de surprises à l'ouverture de cartons. Savoir qu'il y a une richesse quasiment inépuisable en BD est un carburant quotidien à la boutique. C'est ce qui me donne la gnaque de continuer ce boulot pour faire de belles découvertes que j'aurai plaisir à partager, et ce, même si je dois parfois dire que je n'ai pas lu certaines parutions. Ce n'est pas grave.

samedi 11 août 2018

Sinon, vous restez ouvert cet été ?

Après trois semaines en Nouvelle-Zélande, l'heure de la reprise a sonné. Je ne vous cache pas qu'il y a pire que de reprendre le boulot en août. En librairie, c'est simple, c'est quasiment le calme plat entre juillet et août niveau sorties. Pour ce qui de la bande dessinée, la pause estivale démarre après la semaine de la Japan Expo début juillet, où nous recevons un dernier gros arrivage de mangas. Ensuite, il ne faut pas compter avant la mi-août au moins pour revoir débarquer des nouveautés.

Soyons franc, ce calme fait du bien, même si tous les clients ne sont pas forcément ravis. De toute manière, difficile de satisfaire tout le monde. Quand il y a trop de sorties, ça se plaint de ne pas pouvoir tout suivre, et quand il n'y pas de nouveaux albums, ça se plaint de ne rien avoir à se mettre sous la dent. 

C'est faux. La période des vacances d'été est justement idéale pour s'attarder sur des nouveautés que l'on n'a pas pu suivre à cause du rythme effréné des éditeurs. La clientèle est plus prompte à s'attarder sur des choses qu'elle ne voit pas forcément d’ordinaire. De plus, c'est le bon moment pour poursuivre ses suites de séries en toute tranquillité.

Illustration tirée de la couverture du journal Spirou N°3931.

De l'autre côté de la caisse, on ne va pas se mentir, cela nous permet de réaliser un bon chiffre en cette période. Elle reste quand même la plus calme de l'année, mais ce serait dommage d'être fermé. Quand mon cher big boss était seul, c'était le cas pendant environ un mois. Après tout, ce n'est qu'un homme, et ce, même s'il était parfois appelé Superman par des confrères. (Il a le triomphe modeste.) Plus sérieusement, c'est normal de se prendre une poignée de semaines pour se reposer.

Depuis que nous sommes deux, c'est plus simple de ce côté-là. Je pars en juillet, tandis que le chef part en août. C'est équitable, et tout le monde est content. La boutique tourne ainsi toute l'année, ce qui apporte un gain financier non négligeable au magasin. 

Et puis, même s'il n'y a aucune réception ou presque de nouveautés, il reste de quoi faire, à commencer par les réassorts, qui arrivent chaque jour. Il faut bien renouveler le stock au fur et à mesure du flux de clients. Ce que j'aime aussi durant cette période, c'est réorganiser la boutique. C'est tout bête, mais le fait de bouger certaines choses peut déclencher des ventes. Dernièrement, j'ai réagencé l'espace des nouveautés manga en enlevant la table que nous avions mis pour accueillir le surplus de sorties dû à la Japan Expo. Des bouquins présents sur table depuis presque un mois se sont ainsi vendus. C'est magique.

Sinon, j'ai le temps de flâner entre deux vagues de clients. J'en profite pour lire un peu en boutique, ce qui est l'une des rares fois dans l'année. Le calme tout relatif me permet également d'écrire. J'ai donc pu pondre cet article de reprise. (Ne me jugez pas. Je bosse quand même !) 

Tiens. Ça me rappelle quand Christophe m'avait demandé de le remplacer durant l'été peu de temps après mon stage. Ma première expérience sans filet, car il partait à l'autre bout du monde. Comme vous pouvez vous en douter, j'étais stressé. Ajoutez à cela que je devais poursuivre la rédaction de mon mémoire de fin d'études en parallèle. Mais bon, au final, ce fut bénéfique. D'ailleurs, ce mois-ci, je vais fêter mes quatre ans en tant que libraire. Ça me filerait presque la larme à l’œil.

mercredi 4 juillet 2018

Bonjour, vous faites des soldes ?

Non. Pas dans le livre.

...

Ah bon ?

Développons un peu. Cette question, on me la pose rarement. Peut-être une à deux fois en période de soldes. À chaque fois, j'en profite pour parler un peu du prix unique du livre, une loi datant de 1981, mais qui reste pourtant méconnue du grand public.


En France, le prix est fixé par les éditeurs. Par conséquent, peu importe où vous achetez un livre neuf, le prix restera le même. La seule marche de manœuvre que l'on peut avoir, c'est une remise maximum de 5%. Contrairement à ce que certains peuvent penser, elle n'est pas un dû. Le libraire n'a aucune obligation légale de la faire. S'il souhaite l'appliquer, il est libre de la façon de procéder. Des magasins l'appliquent directement, d'autres en fonction d'un nombre de passages ou encore d'un montant accumulé, etc. Cette remise est donc relativement libre et est la même pour tout le monde.

Comment ? Les professeurs ? Ah oui, la fameuse remise enseignant. Elle n'existe pas. Je sais, ça peut faire un choc, mais il s'agit d'une simple idée reçue. Les profs sont des gens comme les autres. À ce titre, ils ont droit à la même remise maximale de 5%. La seule différence notable, c'est lorsqu'ils passent des commandes pour les bibliothèques d'écoles (hors livres de prix, coopératives et associations) et non à titre personnel. Dans ce cas, la remise est fixée à 9%, tout comme pour les bibliothèques et autres collectivités. 

Mais quid du livre d'occasion ? Là, c'est un autre sujet, et il est possible de faire le prix que l'on souhaite à condition de ne pas vendre à perte. En librairie, pour qu'un livre soit considéré comme de l'occasion, il doit être paru depuis plus de deux ans et être en stock depuis plus de six mois. Cependant, avec la faculté de retour possible avec le livre, l'intérêt pour un libraire de faire des soldes est minime. S'il ne vend pas un ouvrage, il peut le retourner et être recrédité par l'éditeur une fois le coût de transport retiré. De ce fait, si un libraire ne fait que du neuf, il gagnera davantage à renvoyer ses invendus que de faire des soldes. La vraie utilité de solder (en dehors des boutiques d'occasion), c'est lorsqu'un ouvrage est en arrêt de commercialisation et que la date de retour est dépassée.

Maintenant que ce court article est terminé, je me permets de vous souhaiter de bonnes vacances. Pour ma part, je m'apprête à partir ce jeudi en Nouvelle-Zélande pour un périple de trois semaines. Le blog sera donc inactif durant toute cette période. Il y aura peut-être quelques photos et/ou messages sur la page Facebook. Si vous souhaitez quand même continuer de me lire en attendant le retour des notes, sachez que je tiendrai un blog tout au long de mon voyage. Pour ce faire, rendez-vous à l'adresse suivante, où vous trouverez aussi les étapes de mon périple au Canada en 2017 : lesescapadesdupetitlibraire.blogspot.com. Soyez sages. Bisou.

lundi 18 juin 2018

Première bourse aux livres : check !

Avec 5000 nouveautés par an, l'acheteur régulier de bandes dessinées se retrouve tôt ou tard confronté à un manque de place. Il finit par se concentrer sur le suivi de ses séries, moins acheter et ne plus trop se lancer dans des titres dont il n'a aucune idée du nombre total de tomes. Les éditeurs ont clairement compris ce dernier point, ce qui se traduit par la précision de la tomaison finale sur de plus en plus de nouvelles sorties. Malheureusement, concernant le problème de place, ça ne résout pas grand-chose.

À la librairie, on se rend compte que des lecteurs réguliers hésitent à acheter à cause du manque de rangement chez eux. La plupart ont des séries qu'ils ne souhaitent plus poursuivre pour diverses raisons (annulation de la parution, lassitude, etc). Il y a aussi l'évolution des goûts, qui fait qu'une BD qu'on a aimé par le passé peut finir par ne plus susciter l'envie de l'avoir nécessairement dans nos étagères. Des clients cherchent ainsi à se débarrasser de certaines de leurs acquisitions pour avoir un gain d'espace, mais beaucoup ne savent pas trop comment s'y prendre.

Il y a Internet, mais c'est souvent assez fastidieux et chronophage. Il faut être présent sur plusieurs sites, renouveler les annonces ou je ne sais quoi pour espérer vendre. Ajoutez à cela des frais de port ou encore les commissions de sites de vente pour décourager la plupart des vendeurs en herbe.

Depuis pas mal de temps déjà, le big boss a une idée pour tenter d'aider notre clientèle à régler ce problème : une bourse aux livres. Le but n'est pas de nous lancer dans le marché de l'occasion. Comme le chef le dit si bien, c'est pratiquement un métier à part avec ses propres modes de fonctionnement. D'ailleurs, des confrères qui en font ont souvent un espace clairement délimité et consacré à l'occasion. Il y en a même qui possèdent un local dédié. De notre côté, ce n'est clairement pas notre envie. Néanmoins, permettre à nos clients d'en vendre ponctuellement est une idée qui a fait son bout de chemin jusqu'à germer cette année.


Pour nous aider dans cette tâche, Tony du salon de la BD et du livre de Fort-Mardyck nous a aiguillé sur par mal de points grâce à son expérience. Il nous a notamment permis d'obtenir un auteur en dédicace pour l'événement, à savoir Didier Pagot pour son dernier album, Le sentier de la guerre, chez Glénat.


En amont, nous avons sondé nos clients pour prendre un peu la température. Les résultats furent très encourageants pour se lancer. L'objectif était de réaliser la première édition de cette bourse le même jour que la fête de la Rue de la Soif. Si vous ne connaissez pas Dunkerque, cette rue, qui s'appelle officiellement Rue de l'Amiral Ronarc'h, abrite pas mal de bars et de restaurants. Presque chaque année, l'association des commerçants de cette rue réalise une fête avec de la musique à l'approche de l'été. Cette année fut celle des 10 ans, et elle a voulu marquer le coup avec une bourse vintage durant la journée du 9 juin. On s'est donc en quelque sorte allié à eux pour profiter de l’engouement.


Une fois la date calée, les inscriptions ont pu débuter. Pour une première fois, nous avons tablé sur une trentaine de places, qui furent réservées rapidement. À trois euros l'emplacement, le risque était minime pour les vendeurs en herbe. De plus, la mairie de Dunkerque est parvenue à nous fournir des tables. Il ne manquait plus qu'aux vendeurs de ramener des chaises et leurs livres.

L'installation débuta le samedi 9 juin à partir de 8H. Je suis personnellement arrivé à 7h45, et Christophe avait déjà pratiquement installé la moitié des emplacements. Parallèlement à cette installation, les vendeurs sont arrivés progressivement, ce qui a permis une mise en place dans les meilleures conditions. L'ambiance était déjà au beau fixe.

Bon, allez, il y a eu un petit couac. On a beau tout faire pour tout se passe parfaitement, il y a forcément quelqu'un pour râler. Dans le cas présent, ce fut l'une des habitantes de l'immeuble où se trouve la librairie. Cette charmante dame n'appréciait guère qu'on installe des tables sur son trottoir et prétextait qu'on bloquait l'entrée. Loin de moi l'envie d'être méchant, mais certaines personnes n'ont clairement rien de mieux à foutre que de faire chier les autres. Les trottoirs étant très larges, il y avait évidemment suffisamment de place pour ne pas gêner l'entrée du bâtiment. Enfin bref, elle a râlé un petit coup et elle est retournée à ses préoccupations. Elle me rappela un peu le couple de petits vieux dans le Muppet Show. (Oups, pardon, j'avais dit que je ne serai pas méchant.)

Mon trottoir ! Scrogneugneu !

Après deux-trois passages pour servir du café, du jus d'orange et des viennoiseries, la bourse fut pleinement lancée. Même si le ciel était plutôt gris, il n'y a pas eu de pluie. Le public a pu être assez présent pour cette première édition. Jour de marché oblige, le monde a vraiment commencé à arriver en fin de matinée. Le nombre conséquent d'animations en ville a sans doute aussi freiné la fréquentation. Cependant, de l'aveu de quelques vendeurs habitués à ce type de bourse, l'affluence fut très correcte pour une première édition.

Nous avons des choses à améliorer et nous devrions sous peu envoyer un mail pour recueillir l'avis des vendeurs. Pour les prochaines fois, il faudra peut-être veiller à éviter les journées proposant trop d'événements en ville. De plus, commencer aussi tôt n'est pas forcément nécessaire. Il reste à voir si nous allons réitérer l'expérience dès l'année prochaine. Mine de rien, cela reste une organisation importante à notre échelle. À l'heure actuelle, on partirait davantage à une édition une année sur deux, mais rien n'est fixé dans le marbre.

En tout cas, d'un point de vue personnel, ce fut une belle expérience. J'ai pu faire des petites trouvailles et discuter avec des vendeurs, dont l'un vendait une partie de sa collection de comics VO et VF. Côté magasin, ce fut aussi une journée exceptionnelle. Pour preuve, mon bien aimé big boss avait la banane toute la journée, et comme on dit, un sourire, ça n'a pas de prix. (Enfin, pas trop.)

Ne me jugez pas.

lundi 4 juin 2018

Mon Free Comic Book Day

Après un mois, je prends enfin le temps de cette note pour vous parler d'une journée qui m'a particulièrement tenu à cœur ces dernières semaines, à savoir celle du Free Comic Book Day France du 5 mai dernier. (Mieux vaut tard que jamais comme on dit, non ?)

Avant d'aller plus loin, petit résumé rapide de ce qu'est cette drôle de bête-là. Le Free Comic Book Day (ou FCBD pour les intimes) est un événement où les éditeurs de BD américaines offrent des comics à leurs lecteurs. Créé en 2002 aux États-Unis, il s'agit d'une fête particulièrement appréciée par les fans, qui se ruent en masse dans les librairies. Pour fidéliser encore plus, il faut préciser que cela se passe toujours le premier samedi du mois de mai, et que les maisons d'édition en profitent pour préparer l'arrivée de leurs nouvelles séries et/ou crossovers. Bref, c'est un bon coup de com' pour les éditeurs, et une belle occasion de célébrer un média très apprécié outre-Atlantique. En France, une version française existe depuis 2014 initiée par l'association BDCineGoodies et la librairie Comics Zone. Il s'agit du même principe, mais avec des éditeurs français. (Coucou Captain Obvious.)


Chez Aventures BD, on y participe depuis la première édition française. Ne vendant pas de VO (notamment à cause du manque de demandes et des soucis d'import), nous ne recevons pas les versions anglaises du FCBD. Quoi qu'il en soit, il y a déjà de quoi faire avec la sélection VF. Néanmoins, je ne vous cache pas que jusqu'à présent ça n'a jamais vraiment pris à la boutique. On restait toujours avec un stock à la fin de la journée. Certes, on les donnait aux clients les jours suivants, mais l'intérêt n'était plus là. Ce qu'il faut aussi savoir, c'est que les librairies participantes au Free Comic Book Day payent les fascicules qu'ils offrent. Ça ne coûte que quelques centimes par numéro, mais s'il n'y a pas de réel engouement, il n'y a pas de raison d'en prendre des tonnes. Du coup, on réduisait d'années en années nos commandes. 

Je vais être honnête, ça me faisait particulièrement chier. Pas le fait de réduire les commandes, car c'est une décision logique compte tenu de l'emballement relatif de notre clientèle pour cet événement. De plus, nous n'avons pas énormément cette tradition du fascicule comics en France. Il en sort tous les mois dans les presses, mais nos versions contiennent l'équivalent de 5 à 6 numéros américains d'une vingtaine de pages. Par conséquent, recevoir une revue assez fine donne davantage l'impression d'avoir une publicité gratuite. En un sens, c'est effectivement de la pub à peine dissimulée, mais cet aspect de trop peu est une habitude aux États-Unis depuis la création des comics (et je ne vous parle pas du nombre d'encarts publicitaires qu'il y a en plus dans les facicules VO). Ça peut expliquer le succès encore timide du FCBD France, mais je n'en suis pas convaincu. Bon nombre de comics shop français parviennent à créer un événement si important qu'ils sont obligés de mettre des barrières dans les rues à cause de l'attente générée devant leur devanture. Comics Zone en est le parfait exemple.



Alors oui, ce sont des librairies spécialisées en comics qui drainent des gens ayant l’habitude des fascicules. Or, plus les éditions passaient, et plus j'étais frustré de ne pas parvenir à créer un engouement au magasin. J'ai bien tenté, avec l'accord du big boss, d'organiser une sorte de tombola pour gagner des comics ou encore un concours de cosplay en 2016. Cela a suscité un peu l'intérêt des gens, mais ça restait timide. Je sentais qu'on allait finir par arrêter les frais si ça continuait. Pour cette année, j'ai me suis mis en tête qu'il pouvait s'agir de l'une de nos dernières éditions, et qu'il fallait donc que je me sorte les doigts du cul (ça chatouille un peu) pour réussir à créer un FCBD digne de ce nom à Dunkerque. 

Première chose, pas question d'attendre deux semaines avant d'envoyer les commandes au risque de ne pas avoir tout le moment venu. Ce fut le cas l'année dernière, où le sketchbook fort sympathique de Comics Zone nous est passé sous le nez. Dès la réception de la sélection, les quantités furent passées. Ensuite, je voulais relancer un concours de cosplay (sans le limiter au comics pour attirer plus de monde) et faire un concours photo. Mon adorable chef m'a laissé carte blanche pour l'organisation. Il sait que le comics, c'est mon dada. (Désolé pour cette expression sortie des tréfonds de l'Enfer.) Il en a profité pour suggérer la réalisation de pâtisseries, car il avait appris qu'une librairie offrait des gâteaux Batman lors d'une dédicace de Marini. Une chouette idée confiée aux soins des tenanciers du restaurant Le Local. (Ce sont des amours.)

Batarang ou nounours, choisissez votre camp !

En suivant divers confrères, je sais qu'inviter un ou plusieurs dessinateurs est un plus au Free Comic Book Day (comme beaucoup d'événements en librairie finalement). Du coup, j'ai contacté une vieille connaissance. Il s'agit de Jeff, un très chouette gars (mon ex-big boss en quelque sorte) avec qui j'ai travaillé pas mal de temps sur un site d'actualité comics : Cable's Chronicles. Depuis, il a lancé une maison d'édition, Northstar Comics, et organise régulièrement des avant-premières de films de super-héros avec des illustrateurs de la région. Je lui ai demandé s'il pouvait me mettre en contact avec des dessinateurs qu'ils connaissaient. On est fin janvier à ce moment-là. (Oui, cette fois, j'ai décidé de préparer les choses en amont.) Ça tombe bien, puisque Jeff a une mémoire de poisson rouge et avait complétement zappé ma demande quand je l'ai recontacté mi-avril. (Je l'aime quand même.) Pendant ce temps, j'ai débuté la communication de l’événement avec des affiches en magasin, des flyers, des posts Facebook et messages hebdomadaires via notre newsletter. Trois semaines de publicités pour faire connaître l'événement. On est plutôt bien niveau préparation, même si je commence à me dire qu'il serait dommage de n'avoir aucun dessinateur. Heureusement, ce bon Jeff finit par m'annoncer avoir dégoté quelqu'un de potentiellement intéressé. Il s'appelle Grégory Watine, illustrateur storyboarder lillois, qui a l'habitude des soirées de Jeff. Après une prise de contact et l’accord du chef, on se met d'accord avec Grégory pour l’accueillir. Venant de Lille, il ne devrait pas avoir de mal à venir en train (qu'on lui rembourse) en dépit des gréves.


Bref, j'ai à peine plus d'une semaine pour matraquer encore davantage la com' en annonçant la présence d'un artiste pour des dessins offerts sur simple demande. C'est donc reparti pour des posts Facebook, newsletters et même une vidéo sur la chaîne Youtube. Je pense être au maximum dans le temps imparti, et il ne reste plus qu'à attendre le 5 mai. Parallèlement, je reçois des participations au concours photo et des gens me disent être intéressés par le cosplay. (J'y crois.)



Le jour J, je vais chercher Grégory à la gare. Il arrive à l'heure, et on a le temps de sympathiser sur la route. Installé à sa table, on ouvre les portes à 9h55, et il y a déjà des personnes qui attendent. Je me dis que c'est peut-être bien parti, mais je ne m'attendais pas à un tel raz-de-marée. Pour faire court, aux alentours de 13H, nous n'avions plus un seul comics à distribuer. Nous avions pourtant limité à cinq comics offerts par personne sauf pour les cosplayeurs. Dans ce cas, la personne déguisée repartait avec toute la sélection. Nous avons eu une bonne dizaine de cosplays, dont certains n'ont même pas pu tout avoir à cause de l'influence. On a eu beau limiter davantage le nombre de fascicules au fur et à mesure des ruptures, cela n'a pas suffit à tenir plus d'une matinée. Une première victoire en somme. (Je suis déjà ravi.)

Mais ce ne fut pas le vrai succès de ce FCBD selon moi. Non, là où tout se passait, c'était du côté de Grégory Watine, qui a attiré un monde assez incroyable tout au long de la journée. Les gens faisaient la queue de sa table jusqu'à ma caisse située à côté de l'entrée. Pourtant, Grégory n'a pas encore sorti de BD à ce jour. Comme il a pu nous le dire lors du déjeuner, il n'est encore personne dans le milieu du neuvième art. Peu importe, les gens souhaitaient un dessin de sa part, discuter avec lui et découvrir son travail. 

Avec un peu de recul, la raison de ce bel engouement en dehors du talent de Grégory, c'est qu'il réalisait ce qu'on appelle des free sketchs. C'est une pratique courante chez les auteurs anglophones. Sur simple demande, l'artiste réalise le personnage de notre choix. L'avantage pour le lecteur, c'est qu'il ne se sent pas obligé d’acheter le dernier album de l'artiste, qui peut ne pas lui plaire, pour avoir une dédicace. Ensuite, on peut demander ce que l'on veut à condition que le dessinateur puisse avoir un visuel des personnages demandés. Grégory a ainsi dessiné des personnages de Marvel, DC, manga, Star Wars ou encore des fusions improbables comme un Crâne rouge en général Grievous. Passer toute une journée à dédicacer son dernier album est déjà un travail épuisant pour un auteur même s'il a l'habitude de dessiner ses créations. Avec le free sketch, la difficulté passe un cran au-dessus, car il faut être capable de répondre à de multiples demandes, ce qui a amené Grégory à dessiner de nombreux personnages pour la première fois. Et quand il s'agissait de personnages dont il avait l'habitude tels que Batman, il s'efforçait de trouver une nouvelle façon de le faire. En une journée, il a ainsi réalisé une bonne trentaine de dessins tous différents que ce soit dans le sujet ou le style. Je lui tire mon chapeau. Une immense merci à lui pour sa présence, sa gentillesse, et ma dédicace personnalisée, qui m'a pas mal touché. Je lui souhaite de réussir et j'espère de tout cœur le recevoir à nouveau pour le Free Comic Book Day.

Pour voir les autres dédicaces, cliquez ici.

Vous l'aurez compris, cette journée fut au top à bien des niveaux. Une influence sans précédent pour le FCBD, des comics épuisés en trois heures à peine, des gâteaux très appréciés par la clientèle (et mon estomac), un illustrateur n'ayant jamais réalisé une journée aussi riche en dédicaces, des cosplayeurs talentueux et adorables, des participations fort sympathiques pour le concours photo, de chouettes discussions, de l'argent à foison (Picsou Power !), et un petit libraire aux anges. Je suis assez fier d'avoir réussi à mener cet événement presque comme un grand malgré de légers couacs (manque de comics offerts ou encore refus de quelques personnes pour les dédicaces à cause du monde et des impératifs d'horaires).

Oui, c'est moi le ranger vert.

Je compte redoubler d'efforts pour l'édition 2019 avec, je l'espère, la présence de deux illustrateurs pour fluidifier la file d'attente ou encore des activités conjointes (concours de dessin par exemple) avec La mare aux diables pour attirer davantage d'enfants. Car, à nouveau, j'ai un petit cœur, et quand je vois un p'tit gars heureux et le sourire aux lèvres avec son dessin de Thanos, je me dis que j'ai réussi mon coup.

C'était le pied ce Free Comic Book Day !

vendredi 25 mai 2018

Mais pourquoi j'ai commandé ça ?!

Être libraire, c'est parfois expérimenter le voyage dans le temps. Je vous arrête tout de suite, il n'y a ni scientifique à la chevelure ébouriffée, ni DeLorean. On connaît juste les nouveautés, qui arriveront dans les mois à venir. (C'est déjà pas mal.)

Tous les deux ou trois mois environ, il y a un représentant de passage à la librairie. Pour la faire courte (car j'en parlerai plus tard), cette personne représente une poignée d'éditeurs et nous déroule leur programme pour les mois à venir. À partir des informations données par les maisons d’édition, des dires du représentant et de nos ressentis, nous prenons des quantités par bouquin que l'on recevra des mois après.

Entre-temps, d'autres représentants arrivent, et plein de choses se passent à la boutique. Du coup, il faut avouer qu'en dehors de sorties importantes et d'attentes personnelles, on a tendance à zapper ce qui va nous parvenir dans les cartons. (On ne s'excuse même pas.) De toute façon, c'est impossible de se souvenir d'environ 5000 nouveautés par an. (Je suis déjà infoutu de me rappeler du nom des clients qui passent régulièrement. Alors, une BD qui sort dans trois mois.)

D'un côté, c'est une bonne chose, car on garde la surprise quand on ouvre les colis. (Oui, c'est un peu Noël tous les jours en librairie.) Le souci, c'est qu'on a parfois la mauvaise surprise de recevoir des bouquins d'une qualité toute relative (et je pèse mes mots). 

J'ai un profond respect pour le travail des auteurs de bandes dessinées. Je trouve cela presque magique de réussir à concevoir tout un univers à partir d'une simple feuille blanche. Mais il faut arrêter d'être aveugle et se rendre compte que des ouvrages ne devraient pas être publiés. (Je sais, je suis méchant. Ça m'arrive.) De toute façon, avec la production actuelle, il faut faire un tri tôt ou tard. C'est nécessaire pour éviter de se retrouver avec une librairie s'apparentant davantage à un vulgaire entrepôt. De plus, à terme, ce n'est rendre service à personne de tout accepter. Tout ne pourra pas se vendre.

Illustration tirée de la BD Animal Lecteur par Libon et Sergio Salma.

Malheureusement, même en tâchant d'être prudent et en n'hésitant pas à faire l'impasse totale sur des titres, il arrive qu'on fasse de légers impairs. Récemment, nous avons reçu la BD de Jeff Panacloc, un célèbre ventriloque. Je n'ai rien contre lui, et les auteurs n'ont pas à avoir honte de leur boulot sur cet ouvrage. De ce que j'ai pu feuilleter, cela reste un album humoristique classique comme il y en a déjà trop. Mais ce type d'ouvrage ne se vend pas chez nous sauf à de très rares exceptions. Là, on en a reçu cinq exemplaires. Ce n'est pas la mort cinq exemplaires, mais ça nous bouffe déjà un peu de place sur un présentoir de nouveautés assez chargé. Après vérification, il s'est avéré que c'est bibi qui avait noté ces quantités. (Mais qu'est-ce que j'ai foutu ce jour-là ?!) J'avoue que je ne comprends pas. Au pire, j'en aurais pris deux. Pour me donner bonne conscience, je me suis aperçu que l'artiste allait faire un spectacle au Kursaal de Dunkerque en... janvier 2019. (Ok, je n'ai vraiment pas d'excuse.) D'ici là, la BD aura été retournée depuis longtemps. C'est un peu triste... ou peut-être pas.

mardi 22 mai 2018

Moutame Power !

Bon, bon, bon... Alors, ça lance en grande pompe un blog sur son quotidien en librairie. C'est joli tout ça. Mais ça fait combien de temps que le dernier billet a été écrit ? Comment ? Presque deux mois ?! Ah oui, quand même. Ça commence bien cette histoire.

Je n'ai pas vraiment d'excuses pour ce silence. D'ailleurs, en ai-je à donner ? Non. Tout le monde s'en fout, je pense. Le plus important, c'est que je suis décidé à prendre un certain rythme depuis le début. C'est juste plus compliqué que prévu. Certes, j'ai été occupé dernièrement, mais j'avais le temps d'écrire. C'est ce que j'ai fait. Trois notes sont quasiment finies. Or, comme j'essaie de coller le plus possible à l'actualité de mon boulot, j'ai tendance à commencer un nouvel article avant de publier le précédent. Et vous savez quoi ? J'en décale encore un pour publier ce que je vous écris ici.

Bref. Reprenons tranquillement. Dernièrement, j'ai passé le cap des 30 ans. Je sais, ça ne concerne pas directement mon métier. En fait, si, en un sens. J'ai fêté mes 30 ans et je célébrerai aussi mes 4 ans en tant que libraire au mois d'août prochain. C'est assez con de dire ça, mais ça me fait un petit quelque chose. Je ne suis plus un enfant ou un libraire débutant. Ce n'est pas pour autant que je dirais que j'ai déjà tout vu. C'est mal me connaître. (Ma piètre estime de moi-même en est un bon exemple.). Je considère qu'on est continuellement en apprentissage de quelque chose dans la vie. J'ai toujours dis, le jour où je serais blasé de recevoir des nouveautés à la librairie, il sera temps pour moi d'arrêter les frais. C'est loin d'être le cas, et j'espère que ça n'arrivera jamais.

Plus le temps passe, et plus je me sens en confiance à la boutique. Il faut dire que le big boss me facilite quotidiennement les choses. Vous en connaissez beaucoup des patrons qui vous laissent une liberté quasi-totale lors de votre premier jour de stage ? Quand j'y réfléchis, je reste étonné de la confiance qu'il a eu à mon égard dès les premiers jours. Mais arrêtons de faire de la lèche. (Ça risque de se voir.)

Peu à peu, je me suis senti suffisamment à l'aise pour mettre en avant ma personnalité. Cette assurance se ressent à travers le surnom du petit libraire que je me suis donné il y a quelques temps déjà. C'est drôle de constater le nombre de gens qui aiment suivre les péripéties de ce personnage qui n'en est pas un. (Oui, j'ai vraiment un humour de merde.) Forcément, ça a permis de développer des amitiés avec certaines personnes. Voilà ce que j'aime avec le commerce : développer des liens avec les gens.

À ce propos, Chloé, une cliente devenue une amie, qui nous a aidé plusieurs fois pendant la fin de l'année, m'a offert une aquarelle pour mon anniversaire. C'est ce dessin qui m'a donné envie d'écrire cette note. C'est peut-être bête, mais cette création canalise tout ce qui me représente.

Les moutames domineront le monde !

J'ai su garder mon âme d'enfant (et j'en suis fier). De plus, je suis déterminé à partager mes délires et ma passion de la BD à travers un métier qui ne cesse pas de me faire grandir à bien des niveaux. Quand je vois les sourires d'enfants heureux des lectures que j'ai pu leur partager, des adultes rigolant de mes bêtises et appréciant mes conseils, je me dis que je dois faire plutôt correctement mon travail. (Ne serait-ce pas un peu de confiance en soi que je perçois là ?)

Voilà. C'est tout ce que j'avais dire. Rien de très construit ou d'intéressant au final. Juste une petite réflexion suite au cap des 30 ans. C'est probablement ça qu'on appelle la maturité. Comment ? C'est quoi ce titre ? C'est quoi un moutame ? C'est simplement la fusion parfaite entre un mouton et un hippopotame ! (On repassera pour la maturité.) Un jour, je vous expliquerai.

mardi 3 avril 2018

C'est à quel nom ?

Il est temps de vous avouer un truc maintenant que l'on commence à se connaître un peu. J'ai un humour de merde. Voilà. C'est dit. Non, je déconne ! Hum, Hum ! En vérité, j'ai une faiblesse, un défaut, une kryptonite... Je... Je ne suis pas foutu de me souvenir du nom de la plupart de mes clients.

Si vous êtes indulgents et un poil naïfs, vous vous dites que c'est normal de ne pas s'en rappeler systématiquement à cause du flux quotidien de personnes qu'il peut y avoir dans une libraire. Le souci, c'est qu'il m'arrive d'oublier le nom de quelqu’un revenant moins d'une demi-heure après son premier passage. (Oui, j'en suis là. J'en soupçonne d'ailleurs certains de revenir exprès pour me tester. Les vilains.)

J'étais gêné les premiers temps. J'avais peur de froisser les gens, mais je me disais que ça s'arrangerait sans doute avec le temps. Presque quatre ans plus tard, le bilan n'est pas des plus fameux. (Promis, je ne le fais pas exprès.) J'ai presque tout essayé pour m'améliorer. Le big boss a même tenté de m’exercer à partir d'une liste sans grand résultat. En désespoir de cause, il me note parfois le nom des clients qui entrent pour faire bonne figure. (Je ne sais pas s'il le fait par gentillesse ou s'il a pitié de son petit libraire.)

Avec le temps, j'ai développé quelques techniques pour contourner ce problème. L'avantage de notre logiciel de gestion, Librisoft, c'est qu'il nous permet d'enregistrer des comptes clients. Ils gardent notamment en mémoire tous les achats effectués chez nous. C'est pratique quand quelqu'un ne sait plus à quel numéro il est arrivé dans une série ou encore quand une personne veut faire un cadeau à un proche enregistré dans notre base informatique.

Bizarrement, je retiens plus facilement les titres qu'achètent les habitués. Je fais aussi attention ce qu'ils prennent en arrivant à la caisse. Ces deux éléments me permettent de regarder discrétos sur l'ordinateur (en prétextant qu'il est lent) les comptes de ceux et celles ayant acheté les précédents numéros. Ça m'aide ainsi à retrouver des noms.

Après, je vais être franc avec vous, ça reste globalement assez catastrophique. (Croyez-moi, je m'en excuse.) Finalement, j'ai réussi à en faire ma petite marque de fabrique et à en rire avec les clients. Quelques-uns vont jusqu'à faire des paris entre eux pour savoir si je me souviens de leur nom. (Ne sont-ils pas mignons ?) Je ne leur en veux pas. Comment ? Non, je ne peux pas vous dire de qui il s'agit. De toute façon, j'ai oublié leur nom.